Ou comment bousculer les certitudes...

Par Christophe Depaus Ren Shin Kan Dojo, Flash Aïkido N°102

Retourner au sommaire

II m'arrive souvent de penser qu'un stage avec Christian Tissier Shihan pourrait même être apprécié par un public assis dans la salle et étranger à l'Aïkido, tant les propos du maître sonnent justes à bien des égards. Une simple curiosité intellectuelle pourrait amplement justifier d'aller assister au cours. Non qu'il s'agisse « seulement » d'une simple conférence mais peut-être parce qu'il s'agit aussi de cela...
S'il m'est coutumier de dire que décrire fidèlement un stage relève de la gageure et que rien ne vaut d'y participer, je pourrais, cette fois, et sans me contredire, légitimer l'écriture de quelques lignes en guise de synopsis tant cet enseignement interpelle à bien des enseignes et que, si les illustrations techniques ajoutent une irréfutable dimension au propos, celui-ci peut néanmoins s'exporter au sein de l'agora.
Alors, à la manière d'un simple pigiste, dont le travail manquerait nécessairement d'exhaustivité mais pas d'enthousiasme, laissez-moi vous livrer quelques éléments de cet exposé...
Je retiendrai en particulier, un thème qui m'a paru central, la notion de maîtrise. Il ne s'agit pas ici de s'extasier devant une ostensible maîtrise du pratiquant de haut vol qu'est Christian mais bien de travailler le concept même à l'échelle individuelle. La maîtrise se décline à tous les niveaux et dans tous les registres mais pour se cantonner au seul Aïkido, disons que la pratique pose à chacun moult problèmes qu'il lui incombe de résoudre.
Résolvant des énigmes ou en relevant des défis toujours plus complexes. Des exercices posés par le travail des techniques, se dégagent les principes fondamentaux de l'Aïkido comme le centrage, le contrôle de l'axe, le maai,...
Autant de principes qu'il faut d'abord appréhender, connaître puis maîtriser. L'exercice posé finit alors par être dominé, la technique de construction a fait son office et nous voilà, par exemple, capable d'arrêter n'importe quel yokomen uchi, fut-il donné avec particulièrement de vigueur par un pratiquant expérimenté... Oui mais... pour autant que celui-ci respecte les codes mêmes de notre pratique, c'est-à-dire qu'il observe une attitude parfaitement « Aïkido » et que donc il ne se retire pas après avoir senti le blocage de sa frappe...

Regard et à nouveau l'action
Sa présence avec l'appui du bras qu'il convient de donner en tant que Uke, forge le travail du partenaire, lui donne la consistance, le répondant nécessaire à sa construction et donc à son évolution vers l'acquisition des principes. Mais dès que ce partenaire, soit parce qu'il est taquin, spontané ou « formaté » par une autre discipline recule dès que son bras est paré, l'exercice change radicalement.

Eluder le problème en invoquant le code, c'est-à-dire en revendiquant le respect des règles de notre discipline n'est pas satisfaisant. Dire à son Uke « non, tu dois rester, ne recule pas... » Est évidemment nécessaire au débutant mais est fondamentalement insuffisant comme justification de l'action. Car c'est bien sur l'action que débouche la construction, contrôler l'axe du partenaire, se placer pour déplacer l'autre n'ont d'intérêt que si ces compétences débouchent ensuite sur une action vive et efficace.
Mais travailler immédiatement sur le contrôle d'une attaque « réelle » (entendons par là « naturelle » ou « dé codifiée ») ne peut se faire sans avoir pétri son corps et s'être aguerri en maîtrisant les principes fondamentaux de l'Aïkido, par les techniques de construction. C'est parce qu'on est capable de « parer » un yokomen uchi au besoin, que l'on peut s'affranchir de la peur qu'il suscite. Affranchi, libre, on peut alors saisir le moment-clé de l'action en s'y fondant.
Cela exigera d' « attendre » plus longuement la frappe pour amorcer le pivot au moment le plus juste. Continuer à parer ce yokomen avec une construction certes juste mais tant de fois maîtrisée revient à recréer un problème que l'on sait pertinemment résoudre. Avec pour effet pervers que chaque résolution confortera le pratiquant déjà avancé dans le sentiment qu'il « maîtrise ».
En réalité, il maîtrise effectivement la construction élaborée sur cette attaque mais se contenter de cette « solution » le fera irrémédiablement stagner à ce niveau. Comment pour lui, continuer à renouveler les problèmes et à relever d'autres défis?
Sans doute en pensant que l'action même de l'attaque n'a pas la fixité que lui impose la construction et que cette dernière lui a inculqué des principes à mettre en place dans le cadre d'une attaque plus « débridée ». Cela suppose évidemment un travail d'abstraction des principes au départ de la construction... C'est là un travail ardu et «intellectuel» auquel nous initie Christian Tissier.
C'est ce travail d'abstraction jusqu'à l'extraction de la quintessence de l'art qui permet alors à notre Senseï de proposer un travail très « libéré » sur des attaques pieds-poings. La solution apportée est résolument « Aïkido », c'est-à-dire qu'elle n'emploie pas de « techniques hybrides » issues en partie d'autres disciplines ou des « atémis » que seul un karatéka affirmé pourrait donner ; non il s'agit bien d'appliquer la pure logique de l'action enseignée par l'Aïkido.

C'est donc une étude à laquelle doit se donner tout pratiquant mais aussi et surtout tout enseignant. Non pas tant qu'il soit vital pour lui de développer une aisance à travailler sur des mawashi geri (c'est un détail, à la limite facultatif) mais bien parce qu'il est vital pour lui de remettre sans cesse sur le métier le pourquoi de sa construction et déployer une vraie intelligence de l'action. En un mot, donner du sens à sa pratique et à son enseignement, comprendre la signification et la portée des techniques de base. Celles-ci ne fonctionnent pas telles quelles dans une action spontanée et réelle !
Elles ne s'appliquent pas au pratiquant d'une autre discipline et encore moins au quidam néophyte. Or la prétention d'universalité de l'Aïkido ne peut être satisfaite qu'à la condition de s'appliquer à tous. La résolution harmonieuse des conflits que propose l'Aïkido ne peut pas se cantonner aux gens qui partagent le même code !

Le travail de remise en question décrite supra et à laquelle nous invite Christian Tissier Shihan n'a donc pas non plus son unique raison d'être dans le fait de dominer une action « combative », ce qui, aussi prestigieuse soit-elle, ne la réduirait qu'à des aspirations techniques. Cette remise en question engendre une dynamique d'étude qui transcende la quête même du pratiquant dans toutes les facettes de sa recherche.
Au moment où j'écris cette ligne, je ne peux m'empêcher de repenser aux propos de Sugano Shihan : « Voir et connaître sont une chose mais réellement comprendre en est une autre ». La piste frayée par Christian est celle d'une réelle invitation à la compréhension profonde des principes. L'illustration technique de ce propos fut évidemment de noble facture, tant à Brasschaat (en janvier - stage chez notre ami Wim de la VAV) qu'à Herstal (stage AFA de février). Le pivot sur (on devrait dire « dans ») le yokomen uchi pour amorcer le shiho nage fut l'une des plus manifestes images. Le besoin de se protéger de la frappe recrée un problème pourtant maîtrisé et bloque l'évolution (entendue ici tant comme « mouvement du corps » que comme « apprentissage »). Le même travail sur ikkyo permettra de laisser tomber ce bras qui ne manquera pourtant pas de réapparaître spontanément ensuite (pour la plupart d'entre nous malheureusement), dès que la crainte réapparaîtra...

Cet éducatif seul fut récurrent dans les deux stages avec une profusion de détails dispensés par le maître pour placer son corps, son regard, ses hanches etc.
D'autres éducatifs furent évidemment proposés pour renforcer la démonstration... et étoffer le stage de quelques éléments additionnels qui peuvent sans peine, à eux seuls, faire l'objet d'une étude spécifique.
Je retiens en particulier la mise en pratique merveilleuse des lois et des systèmes de la mécanique rationnelle, ce qui a parfois fait dire à des commentateurs que Christian Tissier est un véritable Descartes de l'Aïkido. Je souscris à l'analogie à ceci près que je préciserais le Descartes mathématicien, car Christian Tissier Shihan dépasse le Descartes philosophe.
En effet pour ce dernier le corps était bien distinct de l'esprit (res extensaetres cogitans) alors que Christian résout harmonieusement la dualité en mettant le cogito au service du corps et ce dernier (l'étendue) au service du mental. Ainsi par exemple, une mécanique de tenchi nage rappelant un système bielle-manivelle, la rotation d'un bras à l'intérieur du centre du corps entraînant le mouvement de l'autre à la verticale ou encore le tempo du men uchi pour contrôler l'axe du partenaire sur une attaque shomen, veillant à ce que le premier soit déjà en phase descendante lorsqu'il amorce le ikkyo. Ce dernier système évoque l'accouplement d'un embrayage avec une mise en charge progressive...

Les explications cartésiennes éclairent les zones sombres de notre compréhension quant à la mécanique fine des techniques peu rendue par l'évocation symbolique de la nomenclature (tenchi nage dont l'image terre-ciel ne permet pas de comprendre intimement l'action).
Ces explications ne sont pas, à mon sens, une atteinte à la tradition. Elles révèlent l'intégration d'explications d'un système cognitif à un autre, systèmes probablement dissociés au départ culturellement. Mais derrière cette première ébauche d'explication consistant finalement à dire « Nous Européens ne pensons pas comme les Japonais », il y a aussi et surtout une invitation à diversifier ses modes de compréhension. Jeter un pont entre une approche plus « spirituelle » issue de la tradition et l'explication plus pragmatique et mécanique permet d'approcher le concept dans toute la richesse de sa polysémie (1) de l'Aïkido comme geste » ou devrait-on dire humanité par la recherche de la perfection du geste

Christophe Depaus Ren Shin Kan Dojo.
(1) Polysémie, caractéristique d'un signe qui a plusieurs sens (note du correcteur)
Car c'est parce qu'une technique se perfectionne d'abord pour elle-même (approche mécaniciste) qu'elle nous entraîne dans une recherche de soi, forcément spirituelle. De quoi donner du sens, à nouveau, à la définition une recherche de perfection par le une recherche d'une plus grande.

By Hiroshi Tada, 9 dan

Retourner au sommaire

©Copyright Christian Tissier 2003-2010